La Corporate Sustainability Reporting Directive (CSRD) entre en vigueur par vagues depuis 2024. Pour les ETI — dès le franchissement de deux seuils sur trois (250 salariés, 50 M€ de chiffre d’affaires, 25 M€ de bilan) — la première déclaration porte sur l’exercice 2025, publiée en 2026. À La Réunion, Mayotte et dans l’océan Indien élargi, plusieurs dizaines d’organisations sont concernées. Rares sont celles qui ont terminé de structurer leur dispositif.
Ce que la CSRD change réellement
Il ne s’agit pas d’une évolution de la NFRD. C’est un changement de nature. Trois points structurent la bascule :
- Des données auditées, avec un niveau d’assurance qui progressera dans le temps. Un chiffre que personne ne peut recouper ne passe plus.
- Un cadre normé via les ESRS (European Sustainability Reporting Standards), en particulier ESRS E1 (climat), ESRS S1 (personnel) et ESRS G1 (gouvernance de la conduite des affaires).
- La double matérialité : l’organisation doit déclarer ce qui est matériel pour son activité (risques, opportunités) et ce sur quoi son activité est matérielle (impacts). C’est l’analyse qui conditionne le périmètre de reporting.
Les cinq écueils que nous voyons le plus souvent
1. Confondre CSRD et BEGES. Le BEGES est une déclaration d’émissions de GES. La CSRD est un cadre de reporting de durabilité qui inclut les GES parmi d’autres indicateurs. Un BEGES bien fait ne suffit pas. Un BEGES absent interdit la CSRD.
2. Sous-estimer le poids du scope 3. ESRS E1 impose la publication du scope 3 dès qu’il est matériel — ce qui est le cas de la quasi-totalité des entreprises industrielles ou de distribution. Or le scope 3 demande une donnée que peu d’ETI ont structurée (achats, logistique amont, déplacements, fin de vie).
3. Lancer une analyse de double matérialité sans cadrer le périmètre. Trop d’analyses partent d’une liste ESRS exhaustive et finissent par rendre tout matériel — ou rien. Le travail de cadrage en amont (périmètre consolidé, chaîne de valeur, parties prenantes) détermine la tenue de l’édifice.
4. Rédiger des indicateurs qui ne s’appuient sur aucun système de pilotage interne. Un indicateur ESRS n’est pas une case à remplir. C’est une donnée que l’organisation doit être capable de produire tous les ans, de la même manière, auditée. Si elle ne sait pas la produire aujourd’hui, elle ne saura pas mieux en 2026.
5. Traiter la CSRD comme un sujet RSE. La CSRD engage la direction générale, la direction financière (rattachement au rapport de gestion), la DSI (traçabilité des données) et parfois les métiers opérationnels. Une gouvernance uniquement RSE fonctionne rarement.
Le calendrier réaliste pour une ETI qui démarre
En pratique, monter un dispositif CSRD opérationnel pour l’exercice 2025 demande environ 12 à 18 mois de travail effectif, répartis en quatre jalons :
- Cadrage & double matérialité (2–3 mois) — périmètre consolidé, chaîne de valeur, parties prenantes, IROs priorisés.
- Gap analysis (1–2 mois) — écart entre les indicateurs exigés et la donnée disponible.
- Mise en place des collectes & outillage (4–6 mois) — souvent le volet le plus long, surtout sur le scope 3.
- Premier reporting & revue d’auditeur (2–3 mois).
Les ETI qui démarrent aujourd’hui sont déjà sous tension calendaire. Celles qui attendront 2026 ne pourront pas publier un reporting auditable.
Points de vigilance spécifiques à l’océan Indien
Trois particularités méritent d’être anticipées :
- Les facteurs d’émission standards sont peu représentatifs. L’électricité réunionnaise, le fret maritime océan Indien, les matériaux de construction tropicaux demandent des ajustements que la Base Empreinte ne fournit pas toujours par défaut.
- La donnée scope 3 amont est plus difficile à obtenir pour les acteurs locaux, en raison d’une chaîne d’approvisionnement souvent fragmentée et largement importée.
- L’écosystème d’auditeurs structurés sur la CSRD est encore limité localement. Il faut anticiper le cadrage avec le commissaire aux comptes.
Ce qu’il faut faire maintenant
Si votre organisation est concernée et n’a pas encore démarré : cadrez la double matérialité et la gap analysis dans le trimestre. Ces deux chantiers conditionnent tout le reste et ne peuvent pas être comprimés. Mieux vaut publier un reporting 2025 cadré — même modeste sur certains indicateurs — que tenter un exercice exhaustif qui ne passera pas la revue d’auditeur.